Fiertés, jour et nuit

Ce week-end, se tenait la quarantième édition française de la Marche des Fiertés. Aussi appelées Gay Pride, ces marches commémorent les émeutes de Stonewall de l’été 1969, à New York, durant lesquelles des personnes homosexuel·le·s et transexuel·le·s se sont révoltées contre les violences policières dont elles étaient l’objet. En France, la première manifestation indépendante pour les droits des LGBT date du 25 juin 1977, il y a donc quarante ans. Aujourd’hui, elle connaît une forme d’institutionnalisation: de nombreux élu·e·s et partis politiques y participent et l’État lui-même en est partenaire, à travers l’action de la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah).

De nuit

Mais depuis trois ans, à Paris, une autre Marche des Fiertés, la « Pride de nuit », entend renouer avec une tradition plus contestataire de la lutte pour l’égalité des droits. Ses participant·e·s refusent l’aspect fortement consensuel de la Marche des Fiertés organisée par l’Inter-LGBT (Interassociative Lesbienne, Gaie, Bi et Trans), et ce qu’ils perçoivent de plus en plus comme une récupération politicienne. L’appel de cette « Pride de nuit » ( disponible en entier sur l’évènement facebook de la marche ) dénonce non seulement les différentes discriminations subies par les « homos, trans, bi, queer, raciséEs, séropos, atteintEs d’une pathologie grave, handicapéEs, gros-ses, précaires, non-conformes aux normes dominantes », mais affirme aussi, entre autres, la solidarité avec les immigré·e·s, les réfugié·e·s, les sans-papiers, les activistes touché·e·s par la répression, ainsi que toutes les victimes des « politiques anti-sociales », et s’inscrit dans une perspective plus large de transformation sociale.

Cette année, cette marche alternative « de nuit » s’est tenue vendredi 23 juin, entre 19h et 22h, en plein jour donc, depuis la fontaine des Innocents jusqu’à la mairie du quatrième arrondissement de Paris, avec comme mot d’ordre « Over the rainbow – Coalition des non-conformes » ; elle a réuni, selon « Pride de nuit », environ 4000 personnes. Voici quelques images de cette autre fierté festive et très revendicative à travers le quartier du Marais.

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De jour

La Marche des Fiertés « officielle », qui réunit plusieurs centaines de milliers de personnes chaque année, organisée par l’Inter-LGBT, s’est tenue samedi 24 juin, entre la place de la Concorde et la place de la République, avec pour mot d’ordre l’élargissement du droit à la Procréation Médicalement Assistée (PMA).

Sur la place de la Concorde, plus d’une heure avant le départ de la marche, les files d’attente se sont formées devant les policiers qui vérifiaient les sacs de celles et ceux voulant accéder à la Marche. Le trajet fut rapide par rapport à ce qu’il a pu être les années précédentes: le parcours traditionnel couvrait autrefois la Rive droite et la Rive gauche avec de larges détours dans le centre parisien ; en 2017, le parcours a suivi deux grands axes : la rue de Rivoli puis le boulevard de Sébastopol.

En tête, le cortège officiel avec de nombreuses élu·e·s, dont la maire de Paris, Anne Hidalgo, derrière une banderole « PMA sans condition ni restriction, c’est maintenant! », suivi du char de l’Inter-LGBT. Cette revendication est une promesse de campagne d’Emmanuel Macron qui s’est déclaré « favorable à une loi qui ouvrira la PMA aux couples de lesbiennes et aux femmes célibataires » pendant sa campagne dans une lettre ouverte aux personnes LGBT.

Comme chaque année, beaucoup d’associations de bénévoles étaient présentes, mais aussi des syndicats, ainsi que certaines organisations issues de partis politiques. Derrière les chars de tailles diverses, de la simple voiture décorée aux gigantesques camions sonorisés et sponsorisés par de grandes entreprises, de nombreuses personnes, venues simplement faire la fête et défendre leurs droits et celles des personnes LGBTQI+, ont dansé, brandi des pancartes devant les objectifs des photographes, et déambulé avec des tenues extravagantes et souvent très belles.

La Marche s’est terminée par un grand concert gratuit sur la place de la République, protégée pour l’occasion par des grilles anti-émeutes autour de la place.

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La présence d’un char de « LBGT en Marche », soutien du mouvement éponyme d’Emmanuel Macron, a suscité une polémique. Des militant·e·s ont empêché temporairement le passage du char d’« En Marche », et ont déployé une banderole avec ce message « Trans Bi·e·s Pédés Gouines avec les migrants – Pas de fierté sans solidarité ! ».  Interrogé par le magazine Diacritik (sur lequel vous trouverez une vidéo de l’action), un militant explique cette action :

Il y avait à la fois la volonté de se démarquer de l’adhésion de certains LGBT au mouvement LREM, de pointer le pinkwashing, de dénoncer l’hypocrisie qu’il y a à pouvoir se revendiquer de ce mouvement et accepter qu’il y ait au gouvernement des membres et ministres ouvertement homophobes et opposés à la loi pour le mariage pour tous, ou qui adhèrent plus globalement à un système néolibéral générateur d’oppressions sociales des minorités et de crises écologiques qui dépassent le mouvement macroniste.

Le cortège a pu reprendre sa route quand la police est intervenue, à la suite de quoi les militant·e·s ont repris la marche… à reculons, afin que les membres de « LGBT En Marche » restent en face de la banderole noire et rose des contestataires.

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La mémoire des émeutes de Stonewall

Il y a donc eu deux Marches des Fiertés dans Paris ce week-end, celle organisée par l’Inter-LGBT se voyant disputer par la « Pride de nuit » le rôle d’héritière de la mémoire des émeutes de Stonewall pour la troisième année d’affilée. De plus, cette année, au sein même de la Marche des Fiertés officielle, des militant·e·s sont venu·e·s s’opposer symboliquement à un mouvement, celui du nouveau président de la République, qui admet la présence d’homophobes au gouvernement (il s’agit de Jean-Baptiste Lemoyne, proche de Sens commun et des Veilleurs et de Jacqueline Gourault: tous deux s’étaient opposés au mariage pour les couples de même sexe), et la répression policière à l’encontre des migrant·e·s.

En 1969, à New-York, les personnes homosexuelles et transgenres, qui ont affronté pendant plusieurs jours la police, se révoltaient contre la répression systémique et les violences policières qui s’abattaient sur elles. Cette violence était bien le fruit des institutions. En 2017, à Paris, même si la situation est très différente et bien meilleure concernant les droits des homosexuel·le·s, la « Pride de jour » semble oublier cette problématique des violences systémiques dans une période où nos institutions génèrent une violence considérable: le harcèlement policier des réfugié·e·s à Calais, la mise en danger des prostitué·e·s depuis la loi de pénalisation des clients, ou le manque (l’absence) de reconnaissance des personnes transgenres au sein du droit français sont autant d’exemples de violences dues à nos institutions et aux politiques actuellement menées.

Dans ces conditions, on peut se demander si la « Pride de nuit » n’est effectivement pas plus légitime pour porter la mémoire des émeutes de Stonewall et des luttes qui s’ensuivirent, qu’une Marche des Fiertés qui risque d’oublier ses origines en acquérant une reconnaissance institutionnelle à la faveur de l’État et des grandes entreprises.